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dimanche 13 mars 2016

Texte de Raphaël Abrille /// Conservateur Adjoint du musée de la Chasse et de la Nature à Paris

Noémie Sauve, Modes d’emploi

Si l’aménageur et l’urbaniste pensent le territoire pour tous, ils ne l’adaptent pas nécessairement à chacun… Plus l’individu s’écarte de la norme statistique qui définit les comportements et les usages communs, moins il est susceptible de s’épanouir pleinement dans cet espace partagé. La place laissée aux autres composantes – non-humaines –  du vivant dans nos cités est très révélatrice de cette tension entre la norme et la marge. Si le Tiers paysage cher à Gilles Clément fait son chemin dans les consciences et tend à laisser plus de « champ libre » à la spontanéité de la nature dans les squares, parcs et jardins, l’adaptation et la clandestinité restent les modes majeurs d’ « être en ville » pour la vie sauvage. Aussi n’est-ce pas le moindre des émerveillements du citadin que de surprendre la capacité du vivant à se jouer des contraintes urbaines pour naître, pousser ou grandir, niché au coin d’une fenêtre, planté dans un interstice de macadam ou caché dans un conduit d’aération.

Le travail de Noémie Sauve procède de cet émerveillement autant qu’il entend le susciter. Partant d’un questionnement fondamental sur la manière d’habiter un monde aujourd’hui largement anthropisé, l’artiste multiplie les initiatives visant à pouvoir occuper le territoire par le simple fait d’y exister. Les actions qu’elle met en œuvre sont aussi diverses que l’expérience du squat (à Grenoble), foisonnant d’activités publiques (concerts, conférences, réunions de quartier, partages de compétences…) ou que la mise en scène performative et collective de ses premières œuvres dans les rues de Paris. Elle en tire ses incunables Disconographiques (depuis 2006) – aimable collage pop-surréaliste de « disco » et de « iconographique ». Elles prennent la forme d’une séries de photographies documentant l’énergie d’un « je danse donc je suis » (inspiré du DJ Culture d’Ulf Poschardt – 2002) dans des rues et sur des places qui ne demandaient, hélas, pas tant... Son implication dans l’association Clinamen qui, depuis 2012, s’efforce de dynamiser les territoires urbains par la promotion des pratiques paysannes en ville, procède de la même volonté de mettre les arts plastiques au service d’un collectif citoyen… Parmi les multiples actions de Clinamen, celle qui consiste à faire paître des troupeaux de moutons dans plusieurs villes de la banlieue parisienne au gré de leur transhumance urbaine, est sans doute la plus signifiante et médiatisée. En imposant la présence d’animaux d’élevage dans un contexte a priori impropre à les recevoir, Clinamen entend porter l’agriculture au milieu des gens des villes, questionnant la manière d’habiter la cité et de s’y nourrir en initiant des moments de partage autour des enjeux contemporains de l’agriculture. A ce collectif qui incarne physiquement les thèmes qui lui sont chers, Noémie Sauve tente de donner un terrain de représentation « disconographique », notamment en incluant des graines issues des légumes cultivés par l’association dans certains de ses dessins à des fins de diffusion de cette matière première paysanne. Elle s’investit autant que possible dans les actions du collectif, créant un mobilier urbain pour les transhumances ou participant ponctuellement à la mise en œuvre des structures qui abritent les activités agropastorales de l’association : bergeries, serres ou hangars.

Noémie Sauve exerce également ces pratiques constructives au sein du collectif Jolly Rogers, composé d’architectes, d’urbanistes, de chefs de chantiers, de paysagistes et d’artistes qui conçoivent et bâtissent certaines structures d’accueil du festival Jazz à Luz ou encore des bergeries urbaines. Ces structures s’entendent, pour Noémie Sauve, comme autant d’architectures improvisées et temporaires mettant en œuvre des matériaux de récupération rassemblés en grande quantité afin de ne jamais sacrifier l’esthétique du résultat à l’économie des moyens. Elle y éprouve, outre l’intégration au paysage, les objets, les outils, le matériel et les matériaux qui vont occuper une place si singulière dans son travail plastique d’atelier. Ce n’est à l’évidence pas un hasard si, après quelques années nomades d’un apprentissage volontairement plus expérimental qu’académique, entre Lyon, Grenoble, Paris et le Québec, l’artiste met tant de soin à choisir l’atelier qui sera à même de recentrer sa pratique personnelle. Elle jette son dévolu, en 2011, sur les ateliers Paul Flury à Montreuil-sous-Bois, structure qui met à la disposition des artistes qui y travaillent un vaste échantillonnage d’outils de production : fonderie, fours, ateliers de moulage, de soudure, de taille…  sormais « obsédée par l’atelier », Noémie Sauve éprouve sa boulimie du « faire » et expérimente sans relâche. Elle mêle avec une égale aisance une intense expérience du dessin – pratique directe dont la spontanéité est soutenue par son goût pour l’improvisation au fil des pages de nombreux carnets expérimentaux – à des procédés mécaniques complexes. Ainsi, La Bête (2015), tête de canidé obtenue en taille directe sur un bloc de marbre de Carrare crayonné a posteriori, fait l’objet d’une manipulation aussi savante qu’expérimentale pour obtenir la série des Peaux de sculptures (2015) : gaufrages passés sous presse à partir d’empreintes de la sculpture confectionnées en pâte à modeler et enduites de colle de peau de lapin, puis repris à la mine graphite et aux crayons de couleur. Dans ce mode d’emploi vertigineux, chaque étape de la réalisation mobilise le sens de l’improvisation inné de l’artiste, réinventant sans cesse un processus qui lui donne à rebondir encore et toujours et à brouiller les catégories techniques. Qu’est-ce qu’une Peau de sculpture : une estampe, une empreinte, un dessin, une sculpture ?

L’outil, en ce qu’il permet son action artistique – architecturale ou plastique – occupe une place importante chez une artiste qui, selon son propre aveu, « chemine avec l’artisanat ». Elle se révèle en particulier en 2014-2015, lors d’une résidence dans le domaine de Belval (Ardennes), ancien terrain de chasse des fondateurs du musée de la Chasse et de la Nature reconverti en centre de formation, de recherche en éco-éthologie et d’expérimentation artistique. Dans ce territoire paradoxal, aussi sauvage que cultivé, à mi-chemin entre la forêt primitive et le parc de château, où se bousculent les usages et les représentations de la nature, Noémie Sauve suit notamment les participants à un stage de tir à l’arc. Elle initie un projet « entre chien et loup », intitulé Domestication vs Pleine Lune. Les travaux issus de son séjour déclinent et décomposent, entre autres choses, les outils nécessaires à l’archerie. Les flèches, les décocheurs, les viseurs et les bagues d’archer sont réinterprétés et déconstruits en de multiples techniques plastiques : dessins, estampes ou sculptures. Ces dernières convoquent l’étain, le verre, le bronze et la céramique pour former la série des Animaux à nourrir, hybrides zoomorphes aux formes préhensiles, armes menaçantes à la merci d’une trop forte pression des doigts de qui les brandissent.

Cet attachement à l’outil avait déjà fait l’objet d’un dessin, parmi les plus spectaculaires de Noémie Sauve, produit à l’occasion d’une résidence au centre d’art L’Aparté, près de Trémelin (Ille-et-Vilaine), en 2014. L’Attelage (2015) résulte d’une proposition d’étude de territoire inscrit dans la lignée du questionnement de l’artiste sur les enjeux de la cohabitation et du partage de l’espace entre l’humain et le non-humain. Appliquée par l’artiste au domaine de Trémelin, forêt récemment aménagée pour l’écotourisme, cette recherche s’attarde sur l’une des distractions proposées aux usagers du lieu : les courses de chiens de traineau. Mettant en œuvre de complexes attelages de samoyèdes et de chiens esquimaux du Groenland, ces courses fascinent l’artiste par la violence tourbillonnante de la meute autant que par les moyens matériels (harnais, colliers, longes…) qu’il convient de mettre en œuvre pour canaliser l’instinct animal au profit du divertissement.

Noémie Sauve apparie son esthétique à une forme de lyrisme baroque dont témoigne la mise en scène précoce et délirante, devant le Centre Pompidou, de son tableau La Danseuse, en 2007. Elle en conserve l’image photographique en exergue à son blog, comme une auto-injonction permanente à ne pas trop verser dans le « romantisme » que pourrait susciter le labeur solitaire de l’atelier. « C’est beaucoup de travail pour être aussi proche du mauvais goût et aussi chargé sans verser dans le kitsch » confesse celle qui emploie toujours crayons de couleurs et paillettes dans ses dessins ou met volontiers en scène ses sculptures sur fond de nuées pop-psychédéliques (Ours hydrocéphale, 2014). Ce choix esthétique revendique une finalité politique. Par l’émerveillement qu’il suscite, il entend rendre accessible au plus grand nombre l’iconographie parfois complexe que propose l’artiste, sans avoir nécessairement recours au mode d’emploi qui définit une part du paradigme de l’art contemporain. Il peut se substituer, dans le dessin Végétal vs Minéral (2015), au propos – autrement mais également politique – que l’artiste tient face aux choix d’aménagement du domaine de Trémelin. Planté, à des fins d’agrément, d’essences résineuses incapables de s’enraciner dans le sol schisteux qui les accueille, il est délaissé par des agents forestiers embarrassés des maigres ressources économiques qu’il procure et indifférents à des enjeux touristiques qui ne relèvent pas de leurs compétences. La forêt voit ses sentiers de promenade progressivement encombrés d’arbres que le moindre coup de vent déracine.

Le cimetière d’arbres de Trémelin métaphorise singulièrement les conflits d’usages du territoire si familiers aux questionnements fondamentaux du travail de Noémie Sauve. Avec Végétal vs Minéral – titre comme toujours soigneusement choisi – elle en propose une représentation quelle soumet, prioritairement, au regard des habitants qu’elle s’est attachée à côtoyer durant son processus de recherche et de création. Libre à eux, comme à l’ensemble des regardeurs de l’œuvre protéiforme de Noémie Sauve, den apprécier le souffle poétique ou d’en interroger la portée critique.

Raphaël Abrille, février 2016
Raphaël Abrille est conservateur-adjoint du musée de la Chasse et de la Nature (à Paris et au Château de Chambord) depuis 2002. Il a contribué au réaménagement muséographique du site parisien entre 2005 et 2007. Il collabore au développement des musées de France consacrés à la cynégétique: au musée de la Vénerie de Senlis, dont il est conservateur (2005-2006) et au musée de la Chasse de Gien, où il contribue au pilotage scientifique du projet muséographique (2008-2011). Au sein de ces musées ou en tant que co-commissaire de la manifestation "Monuments et Animaux" pour le centre des Monuments Nationaux (2011-2012), il s'attache à élaborer un dialogue intime entre l'art contemporain et lieux de patrimoine. Ses commissariats, recherches et publications récentes portent tour à tour sur l'animalité dans la création contemporaine, sur l'histoire des musées de chasse en Europe, sur la mise en scène et la représentation du trophée, sur la peinture de chasse de Gustave Courbet et sur l'histoire de la photographie cynégétique.

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