Du 3 au 21 mars, TALM-Le Mans
propose une plongée dans ses réserves de sculptures en plâtre ; outils
historiques et techniques, supports de transmissions académiques qui
dialoguent autrement avec nous, aujourd'hui.
L'exposition Gypsothèque met en scène ces
éléments d'art et d'architecture du monde entier mêlés aux travaux des
étudiant·es en 2e année ainsi qu'à l'œuvre de l'artiste manceau Guy
Brunet. Il a développé un travail pictural inspiré des reproductions de
sculpture et peinture contenues dans les dictionnaires illustrés qui
font écho aux plâtres présentés.
Le plâtre est un matériau magique. Cette fine
poudre blanche, issue de la déshydratation du gypse par cuisson, a connu
de tous temps de nombreux usages, servant aussi bien à la fertilisation
des sols, la construction, qu'à la pratique artistique. Le plâtre a
joué un rôle majeur dans la diffusion des œuvres d’art. Matériau peu
couteux, il a contribué à rendre accessible aux foyers les plus
modestes, l’œuvre des plus grands sculpteurs sous la forme de
reproductions obtenues par moulage ; il a aussi permis de les porter à
la connaissance du plus grand nombre dans le cadre des tous premiers
musées.
Une certaine vision de la réalité
Le XIXe siècle est le siècle de la classification ;
c’est aussi celui de l’âge d’or du moulage. Les moulages en plâtre
contribuent à la diffusion des grandes découvertes archéologiques,
historiques, mais aussi ethnologiques, anthropologiques… Si les
Expositions universelles sont propices à la présentation de moulages de
morceaux d’architecture de pays parfois proches comme de contrées
lointaines, elles sont aussi le cadre de monstrations de moulages
d’êtres humains qui alimentent aujourd’hui, rétrospectivement, le débat.
Aux XIXe et XXe siècles, de nombreux ateliers de
moulages proposent à la vente auprès des écoles d’art des moulages en
plâtre de sculptures de l’Antiquité, de la Renaissance et des Temps
modernes. Ces ateliers répondent à des programmes officiels
d’enseignement du dessin, composés d’exercices d’apprentissage de plus
en plus complexes qui passent par la maîtrise des formes géométriques,
la copie de morceaux de monuments choisis, notamment de l’Antiquité, et
de motifs décoratifs en vogue. Les catalogues proposent aussi des
moulages de morceaux d’anatomie, extraits de sculptures célèbres ou
résultant de prises d’empreinte sur nature : c’est par l’étude de mains,
de pieds, d’oreilles que les étudiant·e·s commençaient leurs
enseignements. Cet encadrement formel a sans doute contribué à
entretenir des stéréotypes de canons de beauté au sein des formations
institutionnelles ; il a normalisé un discours qui sera remis en cause
avec 1968.
Interroger le passé pour penser le futur
En 2026, nous proposons de revisiter ensemble
notre gypsothèque — dont les pièces proviennent à la fois d’ ateliers de
moulage privés, mais aussi d’un dépôt de la Cité de l’architecture et
du patrimoine réalisé après l’incendie du Palais de Chaillot en 1997. Il
s’agit d’interroger publiquement ce legs du passé, à un moment où les
écoles d’art se questionnent sur leur identité et leur projet
pédagogique, à un moment aussi où les artistes, face à un monde
professionnel mutant et un marché de l’art tout puissant, sont
contraints de se réinventer, de repenser leur pouvoir de créer.
La constitution des gypsothèques des écoles d’art
suit le fil complexe des collections déplacées et dispersées qui ont
apporté aux écoles des séries de modèles, et en ont influencé les goûts
et les savoir faire. Pourtant, il est possible d’investir la gypsothèque
en s’affranchissant de l’académisme. La formation technique au dessin
d’observation évolue facilement en une enquête dense qui correspond en
un véritable tournant de la pratique artistique actuelle. Ainsi un·e
étudiant·e d’aujourd’hui dessine-t-il·elle ces archives de plâtre comme
des ruines stockées dans nos institutions. Les gypsothèques sont des
catalogues sculptés, dont l’enquête contemporaine vient interroger les
sources religieuses, mythologiques ou politiques.
« Comment on va s’en sortir ? », se demande-t-on à
propos du dessin d’observation ? Comment la traduction va-t-elle
s’opérer de la captation sensible, visuelle, spatiale vers une autre
dimension spatiale et matérielle ? Par la copie d'un tableau ou d’un
autre dessin s’opère une forme de traduction. Qu’il s’agisse d’un modèle
2D gabarisé, c’est-à-dire obtenu par des procédés de photo ou de scan,
ou qu’il soit réalisé par un·e humain·e, nous repassons sans cesse sur
les contours de multiples traductions, et cela nous aide à nous
comprendre nous-mêmes comme corps percevant. Si on ajoute à cela le
contexte dans lequel a été créée l’image de départ, on épaissit
l’apprentissage. Ajoutons alors les textures, les couleurs, les recettes
d’atelier ou d'industrie, la nature et ses pigments, ses roches, sa
géologie, ses cycles et tout se ramifie infiniment.
L’enquête se joue donc à la fois dans les champs
de la géologie, de l’esthétique, de la biologique et de la physique. On
peut tirer de nombreux fils, et remonter vers des carrières de gypse
localisées, mais aussi s’intéresser aux choix d’ornements, aux symboles,
pour les réinventer, les interroger à une nouvelle lueur. Le chemin de
curiosité devient chemin d’apprentissage qui embrasse l’histoire de
manière fluide. Les pigments regardent à nouveau les jardins, les
oignons, les cochenilles, les tableaux des éléments et revivent toutes
découvertes.
Brouillage des repères ?
Depuis quelques années, nos étudiant·e·s
brouillent les pistes entre « art » et « design » en s’impliquant dans
des recherches théoriques et pratiques qui les engagent toujours plus
avec leur environnement et leur effet sur le monde en tant que
créatrices et créateurs. La poésie et le cahier des charges se mêlent
dans des masters qui s’hybrident par leurs pratiques et centres
d’intérêts. « Comment peut-on créer un art plus militant ? », « Comment
faire une pièce qui crée un lien entre ceci et cela », « Comment
travailler au-delà de la simple expression plastique personnelle ? ».
Ces phrases que nous entendons nous ont donné envie de ranimer ces
figures historiques parce qu'il nous semble que tout édifice propose
différents usages et qu’une école d’art est d’abord un endroit qu’on
peut traverser de multiples manières et dont on peut faire différents
usages qui, in fine, lui donneront son identité.
Noémie Sauve, artiste, professeure de dessin à TALM-Le Mans
Commissaire de l'exposition Gypsothèque