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lundi 9 août 2021

Le Monde Sinon Rien


La Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2021 sur le thème des Bifurcations, a été, pour cause de pandémie du Covid, reportée d’un an. Elle se déroulera en 2022, du 6 avril au 31 juillet.

Le monde, sinon rien
Rêver, apprendre, renouer

Commissariat : École supérieure d’art et design de Saint-Étienne + CRI, Université de Paris
Benjamin Graindorge et Sophie Pène

Marguerite Benony, commissaire assistante
Marion Fraboulet, chargée d’exposition
Jeanne Bonnel, édition de contenus et médiation scientifique

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L’histoire du Monde sinon rien commence avec Le Champignon de la fin du monde, d’Anna Tsing. Celle-ci raconte l’histoire du Matsutake, un champignon disparu au Japon, alors qu’il y est essentiel à la culture gastronomique. Le Matsutake a réapparu dans les forêts de l’Oregon, si meurtries par les incendies et les pollutions qu’elles semblaient stériles. Sa cueillette fait désormais vivre des communautés marginalisées, qui ont su agencer un fructueux marché mondialisé. Anna Tsing expose un « art de vivre dans les ruines du capitalisme », art qui donne son sous-titre au livre, en montrant que des mondes abîmés s’enchevêtrent à des mondes fertiles, ce qu’elle nomme la « diversité contaminée ». Elle se fait aussi le chantre d’une science des nouveaux récits, récits complexes qui donnent le détail attentif d’enquêtes sur les formes de vie, et se révèle la science qui préservera la planète, en instaurant un dialogue inter-espèces.

Le champignon de la fin du monde est devenu notre repère pour décrire les mondes des écoles. Ceux-ci sont encombrés de vestiges, et sont pourtant des lieux de vitalité. La jeunesse qui s’étonne, s’impatiente et se révolte contre l’inertie des pouvoirs, des industries, des systèmes sociaux, face aux menaces sur le vivant, est celle qui vit aujourd’hui dans les écoles. Ces écoles invoquent toutes les besoins de création, et d’inventivité, et pas seulement les écoles d’art et design, également les écoles de sciences, d’industries, de politique et d’administration. Cependant la reproduction l’emporte sur la création. Les étudiants sont face à un dilemme. Ils ne se reconnaissent pas toujours dans les apprentissages qu’on leur assigne, mais ils s’en accommodent, en sont curieux et savent les tisser avec leurs programmes personnels. Cependant ils cherchent des voies nouvelles et les écoles, et les laboratoires, abritent leurs créations. Le Monde sinon rien a entrepris de décrire la « diversité contaminée » des écoles et laboratoires, la combinaison des vestiges et des renouveaux, sous la forme des projets de jeunes chercheurs et créateurs. Les productions des écoles s’y présentent comme de nouveaux objets, porteurs de récits qui rapportent des enquêtes scientifiques et artistiques sur des mondes en gestation que nous ne pouvons parfois pas encore percevoir.


Pour accompagner ces projets, prototypes scientifiques, laboratoires participatifs, installations artistiques, films, tableaux, nous avons mis en place le cadre de pensée qui anime un domaine de la transformation écologique, la philosophie du vivant. Donna Haraway, philosophe, éthologue, biologiste, anthropologue, propose aux humains de renouer avec les autres espèces, qu’elle appelle « les terrestres » en leur portant attention. Cela opère un replacement de l’espèce humaine au milieu des autres espèces. Une juste place, et une attitude compréhensive et esthétique, en découlent, qui modifient toutes les relations, y compris inter-humaines. A la suite des écrits fondateurs de Donna Haraway, mais aussi de Bruno Latour et Isabelle Stengers, et bien sûr Anna Tsing, une génération d’auteurs, dont beaucoup de langue française, enrichit cette science des récits. On trouvera ici de larges extraits de Baptiste Morizot qui écrit sur le pistage des loups, de Vinciane Despret, qui décrit de conserve les sociétés des oiseaux et les sociétés savantes qui les étudient. Grâce au travail créatif de l’ESADSE et du CRI pour ce double numérique d’une « exposition-qui-existe- mais-n’a-pas-eu-lieu », ces très beaux textes sont installés comme des objets matériels, graphiques et sonores, et accompagnent le visiteur dans la découverte des travaux que Le Monde sinon rien soumet à la discussion.


L’exposition invite à vivre les étapes d’une enquête. Au départ il y a la question de ce qu’est un territoire, un lieu où l’on vit et dont on dépend. Ensuite il y a les façons multiples de le ressentir, de l’éprouver, d’en être ému, ce que nous avons nommé la sensibilité. Puis arrivent les solutions pour le dessiner, le modéliser, le rendre visible, ce que nous appelons, d’après Vinciane Despret, les polyphonies. Enfin les mondes enchevêtrés s’organisent. Il y faut des opérations qui définissent les coexistences, des négociations et médiations, que Baptiste Morizot nomme les diplomaties. Ainsi émerge le sujet du futur : qu’allons-nous faire ensemble de ces récits enchevêtrés ? Comment organiser le territoire futur ?

A ce stade de la réflexion collective qui anime sur une longue durée le dialogue entre le CRI, l’Esadse et la Cité du design, c’est cela que nous définissons comme les chemins d’apprentissage dont émergent les mondes en gestation, inconnus, non perçus, mondes qui offrent à la jeunesse créative des chemins praticables de réinvention. Cette première version de notre Monde sinon rien, numérique, est un appel aux diplomaties : nous aimerions que les écoles de création, qu’elles soient en sciences, en art, en design, en ingénierie, en politique, rejoignent ce territoire qui s’offre, et inventent ainsi le Bauhaus de l’Anthropocène, ou du Chtulucène si l’on veut bien parler comme Donna Haraway, le territoire-réseau des écoles de notre modernité. De ces négociations, concrétisées par de nouveaux projets, sortiront d’autres contenus, qui enrichiront une seconde version du Monde sinon rien numérique.


Pour finir cette présentation des projets, il nous faut dire qu’une œuvre artistique est le nœud qui fait tenir Le Monde sinon rien, celle de Noémie Sauve, qui fait métier de dessiner le vivant, et s’y emploie en s’engageant dans des expéditions d’écologie scientifique, avec le vaisseau Tara en 2017, pour faire exister les coraux, et matérialiser dans des sculptures notre interdépendance avec ces petits vivants, dans les îles éoliennes, en 2021, pour dessiner les vivants des mondes volcaniques. Présente dans toutes nos interprétations, Noémie Sauve sera l’artiste invitée de l’exposition physique de la Biennale 2022. La clarté de sa démarche éclaire nos récits enchevêtrés. Depuis les premières explorations jusqu’à la proposition d’un territoire virtuel, elle a offert aux étudiants qui font cette exposition le récit de sa propre vie et expérience artistique. Cela nous permet de constituer l’exposition comme un commun qui peut circuler, se transformer, et réapparaître, approprié par d’autres territoires et communautés .


Sophie Pène

co-commissaire 

mai 2021

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